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13.1.15

Aux femmes

S’il arrivait un jour, en quelque lieu sur terre,
Qu’une entre vous vraiment comprît sa tâche austère,
Si, dans le sentier rude avançant lentement,
Cette âme s’arrêtait à quelque dévouement,
Si c’était la Bonté sous les cieux descendue,
Vers tous les malheureux la main toujours tendue,
Si l’époux, si l’enfant à ce cœur ont puisé,
Si l’espoir de plusieurs sur Elle est déposé,
Femmes, enviez-la. Tandis que dans la foule
Votre vie inutile en vains plaisirs s’écoule,
Et que votre cœur flotte, au hasard entraîné,
Elle a sa foi, son but et son labeur donné.
Enviez-la. Qu’il souffre ou combatte, c’est Elle
Que l’homme à son secours incessamment appelle,
Sa joie et son appui, son trésor sous les cieux,
Qu’il pressentait de l’âme et qu’il cherchait des yeux,
La colombe au cou blanc qu’un vent du ciel ramène
Vers cette arche en danger de la famille humaine,
Qui, des saintes hauteurs en ce morne séjour,
Pour branche d’olivier a rapporté l’amour.

Et que votre cœur flotte, au hasard entraîné,
Elle a sa foi, son but et son labeur donné.
Enviez-la ! Qu’il souffre ou combatte, c’est Elle
Que l’homme à son secours incessamment appelle,
Sa joie et son espoir, son rayon sous les cieux,
Qu’il pressentait de l’âme et qu’il cherchait des yeux,
La colombe au cou blanc qu’un vent du ciel ramène
Vers cette arche en danger de la famille humaine,
Qui, des saintes hauteurs en ce morne séjour,
Pour branche d’olivier a rapporté l’amour.

-- Louise Ackermann, Paris, 1835



24.12.14

La vie simple

Enfants ! aimez les champs, les vallons, les fontaines,
Les chemins que le soir emplit de voix lointaines,
Et l'onde et le sillon, flanc jamais assoupi,
Où germe la pensée à côté de l'épi.

Prenez-vous par la main et marchez dans les herbes ;
Regardez ceux qui vont liant les blondes gerbes ;
Épelez dans le ciel plein de lettres de feu,
Et, quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.

La vie avec le choc des passions contraires
Vous attend ; soyez bons, soyez vrais, soyez frères ;
Unis contre le monde où l'esprit se corrompt,
Lisez au même livre en vous touchant du front,
Et n'oubliez jamais que l'âme humble et choisie
Faite pour la lumière et pour la poésie,
Que les cœurs où Dieu met des échos sérieux
Pour tous les bruits qu'anime un sens mystérieux,
Dans un cri, dans un son, dans un vague murmure,
Entendent les conseils de toute la nature !

Le 31 mai 1839.

-- Victor Hugo, Les Rayons et les ombres, "Ce qui se passait aux Feuillantines"

18.8.14

Ineffables accents

Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement exquises du bonheur.

Avoir continuellement à ses côtés une femme, une fille, une sœur, un être charmant, qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire : puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son cœur ; voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité, et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités égalent celle-là. 
 
Le suprême bonheur de la vie, c'est la conviction qu'on est aimé ; aimé pour soi-même, disons mieux,aimé malgré soi-même ; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose ? Non. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour ! un amour entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude.

L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme.Une main vous soutient, c'est la sienne ; une bouche effleure votre front, c'est sa bouche ; vous entendez une respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable, toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras, Dieu palpable, quel ravissement !

Le cœur, cette céleste fleur obscure, entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là ; si elle s'éloigne, c'est pour revenir ; elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà.On déborde de sérénité, de gaîté et d'extase ; on est un rayonnement dans la nuit.

Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de ténèbres.

-- Victor Hugo, Les Misérables

15.5.14

L'Homme rend le bien

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,
Et je pris cette bête horrible dans ma main ;
C'était un être obscur comme l'onde en apporte,
Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;
Sans forme, comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.

Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;
Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,
Donne une place sombre à ces spectres hideux ;
Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;
Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche ; 
L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche ;
Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;

Je lui dis : - Vis ! et sois béni, pauvre maudit !
Et je le rejetai dans la vague profonde,
Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,
Et qui sert au soleil de vase baptismal,
Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

-- Victor Hugo, Les contemplations

14.5.14

Pourquoi je ne pouvais pas me battre (2)

A l'officier de renseignement



1 - Le sujet en question


« Pourquoi n'êtes-vous pas en mesure de combattre? »
On me lança ces mots d'une voix grave et bourrue. C'était l'officier de renseignement, corpulent, juché à son grand bureau.
On était un matin d'hiver en 1918 au campement Greanleaf, au fort Oglethorpe en Géorgie. Le caporal de notre détachement d'objecteurs de conscience m'annonça que j'étais appelé à comparaître devant l'officier de renseignement. Je me préparai rapidement à partir. Un garde personnel, baïonnette au fusil, devait me mener à l'endroit, qui se trouvait à quelques kilomètres de nos tentes. Il se mit à marcher derrière moi en tenant à deux mains son fusil, dirigé dans mon dos, la baïonnette me frôlant le manteau. Cette démarche donnait l'impression d'une personne dangereuse qu'on emmenait. Je savais que le garde n'avait pas de mauvaise volonté envers moi. J'imagine qu'il devait avoir honte, car il savait bien que je n'essaierais pas de m'évader. Mais il avait reçu des ordres de son supérieur. Nous ne nous sommes pas parlé sauf quand il me disait où tourner.
Nous arrivâmes enfin et l'on m'introduisit dans le bureau.
« Que faites-vous ici ? me demanda-t-on de l'autre côté du bureau.
- Monsieur, je ne sais pas ; mais on m'a dit que vous m'aviez appelé. »

Il me regarda de travers puis s'enquit brusquement :
« Pourquoi ne pouvez-vous pas combattre? » Je me mis à répondre à sa question, mais mes explications l'intéressaient pas. Il haussa la voix et me demanda brutalement : « Vous ne vous battez donc jamais ? »
- Non, monsieur.
- Mon œil !
- Monsieur, je n'ai pas dit que je ne me sois jamais battu. J'ai dit que je ne me bats pas.
- Dites-moi, à quelle occasion vous êtes-vous battu ?
- Quand j'étais petit je faisais parfois la bagarre à mes frères et à mes camarades de classe. Mais maintenant, monsieur, je ne me bats pas.
- Vous arrive-t-il de mentir ?
- Non, monsieur, je ne mens pas.
- Là tout de suite, vous mentez.
- Monsieur, je n'ai pas dit n'avoir jamais menti. J'ai dit seulement que je ne dis pas de mensonges. »


Ce fut la fin de ce sujet-là, mais la conversation continua un bon moment de la sorte. De toute apparence, il essayait de me mettre en colère pour que je réponde vertement ou manifeste d'une autre manière de la colère.
« Ce qu'on devrait faire des gens de ta sorte, c'est de vous adosser à ce mur et éclater votre cervelle à la carabine. »
Je restai muet, mais je ne réponds pas de mon visage, dont l'expression a pu trahir quelque chose à mon insu. Je sais qu'il n'y avait dans mon cœur aucune colère, mais, j'avoue qu'il s'y trouvait de la peur.
L'officier prenait des notes à chaque fois que je répondais à l'une de ses nombreuses interrogations. Il repoussa à présent son document d'un geste de dégoût, comme pour le mettre de côté. Il se leva alors et dit : « Attendez ici que je revienne. »
Par hasard, la feuille glissa assez près pour que je puisse la lire, mais quelque chose m'avertit immédiatement de ne pas en prendre connaissance ni même de la regarder.
Au bout d'une dizaine de minutes, l'officier revint et s'assit. Il tira à lui le document. Puis il recommença du début et se remit, d'une humeur orageuse, à me bassiner du même genre de questions qu'auparavant.
Je voyais maintenant qu'il regardait constamment la fiche en me parlant. J'étais bien heureux de ne pas l'avoir lue. C'était sans doute un piège qu'il m'avait tendu là.
Tout d'un coup, sa face changea d'aspect, et sa voix prit un ton doux et chaleureux. « Votre gouvernement, me dit-il, vous a trouvé digne de travailler dans une ferme au lieu de passer votre temps ici au campement. » Il me parlait très gentiment comme un père à un fils bien-aimé. Il semblait qu'il m'aimât, dans un certain sens. Il m'informa que je serais à la ferme sous une quinzaine de jours, et puis il me donna des conseils excellents sur ma conduite dans ce lieu. Il m'avertit que je serais surveillé par des personnes qui feraient un rapport au camp.
« Vous pouvez repartir à présent, et je vous souhaite un bon séjour à la ferme. »
« Merci, monsieur. » Je repris le chemin de ma tente, marchant de nouveau devant mon garde. En allant vers ce bureau, le chemin avait été difficile et rugueux. Mais la voie du retour était bien différente ; je marchais comme sur des nuages.
Ma réponse à la question « Pourquoi ne pouvez-vous pas combattre ? » n'était qu'un vain effort de clarté, mais j'essayais d'être courtois. Si j'avais eu moins peur et lui avais donné une réponse complète, il n'aurait sûrement eu ni le temps ni la patience de tout écouter. Il ne s'intéressait pas vraiment à obtenir une réponse plus exhaustive. S'il me réprimandait, c'était avant tout parce que je ne me laissais pas guider par les officiers dans les différentes activités de cette base militaire.
Disons aussi que j'aurais été bien incapable à l'époque de donner mes raisons aussi clairement que je le peux maintenant, cinquante-cinq ans plus tard. Je les avais déjà à l'esprit à l'époque, mais sans réussir à les exprimer complètement.
Pour cet écrit, je supposerai que c'est sincèrement qu'on me pose la question, « Pourquoi ne pouvez-vous pas vous battre ? », et non sur le ton de la réprimande.
-- L.A.Kniss

17.4.14

Quinze ans d'accord

Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord ;
Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.

Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté :
Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.

Tu te laisses naïvement approfondir,
Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle ;
Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.

C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
A la franchise nue et la simple bonté ;
Nous agissons et nous vivons dans la clarté
D'une joyeuse et translucide confiance.

Ta force est d'être frêle et pure infiniment ;
De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
 
-- Émile Verhaeren, Les heures d'après-midi



"L'amour conjugal, qui persiste à travers mille vicissitudes, me paraît être le plus beau des miracles, quoi qu'il en soit le plus commun." -- François Mauriac

Donner ne suffit pas

Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues :
L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours,
Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.

Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre ;
Et ton coeur m'apparaît si soudainement beau
Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.

Ah ! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur
Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.


-- Emile Verhaeren,  Les Heures d'après-midi

Tendresse

Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées
J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir,
Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir
La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée.

Oh ! la bonne tendresse en cette fin de jour !
Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite
Et tout à coup ta vie y parait si parfaite
Qu'un émouvant respect attendrit mon amour.

Et comme au temps où tu m'étais la fiancée
L'ardeur me vient encor de tomber à genoux
Et de toucher la place où bat ton cœur si doux
Avec des doigts aussi chastes que mes pensées.

-- Émile Verhaeren, Les Heures du soir

23.11.11

La mission de la jeune fille

La jeune fille est l'élue de Dieu, qui la place dans une famille comme un vase de parfums. Il lui a confié la mission des anges ; il en fait l'anneau qui lie, la voix qui console, la main qui donne, le bras qui soutient.

La jeune fille qui sait comprendre tout ce qu'elle peut faire de grand et de bien quand elle est pieuse, bonne, sincère, dévouée, devient la bénédiction de toute une maison ; elle y porte ou le bonheur ou la consolation ; elle y répand toujours quelque chose de céleste et de pur que les méchants eux-mêmes savent reconnaître et respecter. Enfants ! nulle tâche sur la terre n'est plus belle et plus sainte que la vôtre !

Soyez des anges de paix dans vos familles, et vos vertus et vos actions y feront aimer le nom de Dieu. Si le bonheur habite votre demeure, rendez-en grâce à la Providence ; si la douleur y a pénétré, supportez-la avec résignation, et rendez-la moins amère aux autres par votre dévouement. Donnez le courage, ranimez l'espérance, prodiguez vos soins, usez de la tendresse que vous portent vos parents pour faire renaître la confiance dans leur âme.

Le dépôt précieux de l'union des familles vous est confié, jeunes filles ; c'est à vous de prodiguer de douces paroles, une interprétation favorable, de sages avis ; à vous de mettre en œuvre ces ressources presque infinies d'amabilité que Dieu vous a données ; montrez à tous le bien que font les autres, dissimulez les torts, cachez les fautes, calmez les ressentiments.

Malgré votre inexpérience des choses du monde, vous êtes plus capables que tout autre de mettre la paix ; il y a en vous des choses auxquelles on ne résiste pas : la simplicité de votre âge, la candeur de votre vertu, l'affection sincère de votre cœur, la droiture de votre esprit que rien encore n'a faussé.

Oh! qu'elle est belle, qu'elle est sainte la mission de la jeune fille!


– Tiré du Savoir-faire et le savoir-vivre, de Clarisse Juranville