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11.4.14

Madame de Romilly sur le grec

Ce qui est bouleversant chez Homère, ce n'est pas le côté épique, les batailles et la gloire, c'est l'humanité, ce sont les moments de douceur, de tendresse, de chagrin, qui n'existent dans aucune autre épopée. Dans «les Roses de la solitude», j'évoque l'épisode des chevaux qui pleurent la mort de Patrocle, et celui du cheval qui parle à Achille, une seule fois, pour lui annoncer sa mort. C'est infiniment émouvant, d'autant plus qu'il y a très peu d'épisodes miraculeux dans «l'Iliade». La pitié a chez lui une place qui n'existe dans aucune autre épopée. [...]

Je suis scandalisée par ce qui se passe [dans l'enseignement]. Cette semaine encore j'ai reçu une lettre d'un professeur de collège en Provence. Ils ont une classe de latin et viennent d'apprendre que les crédits ont été diminués de moitié. L’Éducation nationale est aux mains de gens qui ont des idées étroites. Ils n'ont qu'à regarder ce qui se passe hors de l'enseignement. Le monde antique passionne tout le monde. Saviez-vous qu'il existe une méthode Assimil pour apprendre le grec ancien ? La première édition a été épuisée en trois mois ! L'erreur vient de ce que l'on considère l'enseignement comme la transmission d'un savoir utile, et non comme une formation de l'esprit. Or le grec et le latin servent avant tout à cela, à la formation de l'esprit. [...]

La Grèce de Périclès, c'est aussi la beauté, l'élan de la beauté.


Extraits d'un interview de Jacqueline de Romilly. Propos recueillis par Catherine David. Source : "le Nouvel Observateur" du 11 mai 2006. http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20101220.OBS5016/jacqueline-de-romilly-les-grecs-ont-ete-ma-vie.html

8.4.14

Miracle de la littérature

"[J'ai voulu faire] un éloge de la littérature grecque, de ce qu'elle peut nous apporter de vivant, de tonique--soit directement, par leur contenu même, soit indirectement, en nous apprenant à réfléchir aux différences, à les dominer. Je fais très volontiers, avec conviction, cet éloge de la littérature grecque et il m'arrive souvent de conclure ainsi, parce qu'il y a une crise de la connaissance du grec, des études grecques, des études littéraires en général. J'ai passé ma vie à étudier ces textes et j'ai été émerveillée par leur beauté. 

"Pourtant, aujourd'hui, je ne conclus pas seulement sur la beauté et l'intérêt de la littérature grecque, j'élargis un peu mon champ d'action et je conclus sur la beauté du miracle de la littérature, de ce qu'elle apporte dans notre vie, de ce qu'elle implique de miraculeux et apporte de prolongements de notre existence. S'il faut absolument conclure sur l'enseignement, plutôt que celui du grec, je défends aujourd'hui les enseignements littéraires et plutôt que l'étude, je défends également la joie de lire et de relire ces textes."

-- Mme Jacqueline de Romilly, Ne me dis pas comment cela finit...

5.4.13

Prenez garde

 
Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille d’affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s’est dissipée, une sorte d’absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n’êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu’un vous tient. Qui donc ? ce livre. 

Un livre est quelqu’un. Ne vous y fiez pas. 

Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc ; ce sont des forces ; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l’une dans l’autre, pivotent l’une sur l’autre, se dévident, se nouent, s’accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu’après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés.

-- Victor Hugo, « Du génie », Proses philosophiques de 1860-65